Les mythes archaïques et antiques semblent abolis. Leur rôle de guérisseurs, les vertus de l'Eternel Retour, envolés. À l'image de Tolkien, nous créons nos mythes modernes pour asseoir des généalogies nationales. Le « Nationalisme intégral » vit sous nos yeux un essor faramineux, aidé dans sa quête par la mimésis qui consiste parfois à faire comme si, sans même une once de connaissance. On ne parle plus, finies les structures verbales. Place au silence et aux passions tristement politiques. Place au spectacle mythique.
Mesdames, messieurs, entrez donc ! Les déchetteries à ciel ouvert, nos médias, notre Hollywood, notre Amérique, notre ésotérisme, vous souhaite la bienvenue. Pornorama, divination du réel et réalité fantasmée vous attendent entre ses lignes et leurs courbes girondes.
Les « Virus Mythologiquement Transmissibles » symbolisent la mort de la pensée. Barrès, Maurras, Kémi Séba, Ibn al-Wahhab, de Villiers, Le Pen, Louis Farrakhan se tapissent dans ces paragraphes. Les mythes vous ont eus !
Doucement, douce mort à volonté.
LA CONDITION HUMAINE PERDUE
Impossible d'évoquer les mythes sans en apporter une première définition littérale. Voici ce que l'on peut lire dans
Le Petit Robert :
« Récit fabuleux, transmis par la tradition, qui met en scène des êtres incarnant sous une forme symbolique des forces de la nature, des aspects de la condition humaine. » Le mythe est un récit sacré qui narre l'Origine du Cosmos, le Chaos originel et la rencontre entre les quatre éléments que nous connaissons :
l'Air, la Terre, l'Eau et le Feu.
Si nous décidons à présent d'aller au-delà le philosophe allemand
Hans Blumenberg écrivait en 2001 dans
La raison du mythe :
« Le mythe intervient lorsqu'un rite, une cérémonie ou une règle sociale ou morale demandent une justification, une garantie d'antiquité, de réalité, de sainteté. » Le XXe siècle ainsi que le XXIe entretiennent une ambiguïté redoutable. Alors que les sociétés dites archaïques savaient distinguer mythe, fable et fantaisie, nous sommes aujourd'hui incapables d'en faire autant. Illusions ? Histoires vraies ?
Mircea Eliade affirmait que connaître les mythes, c'est apprendre le secret de
l'origine des choses. Depuis
Julien Benda et
La trahison des clercs, nous savons qu'au spirituel, les gardiens de nos temples ont préféré le réel et la pratique. Le nationalisme plutôt que l'Universel. Les frontières au détriment du Cosmos. En 2006, globalisation rime souvent avec oubli du sens. Nos fantaisies apportent une justification à la consommation sans aucune compréhension. Les Temps Primordiaux sont oubliés.
Par exemple, chez les
Osages, une tribu nord-américaine, dès sa naissance, le nouveau né voit se voit compter l'origine de l'Univers, le mythe cosmogonique. Puis, alors qu'il est en âge de manger autre chose que des aliments pilés, le jeune garçon écoute les mythes, apprend d'où viennent ces céréales qui le nourrissent. Il n'est pas question ici de sornettes publicitaires au sujet d'un chien hystérique prêt à vendre sa mère pour un grain, d'un petit garçon avare et d'un champ de céréales chocolaté.
La quête du sens abolie, les phratries s'égorgent dans un joyeux fatras. Le
Choc des Civilisations annoncé entre Islam et Judéo-christianisme participe d'une loi universelle de bipartition, voire de tripartition. Or pour comprendre que malgré des totems différents nous sommes liés, il faut savoir pourquoi
Saint Paul, dans son
Epître aux Romains s'en prend aussi radicalement aux Juifs et aux Grecs. Et pourquoi le
Saint Coran, tout en reconnaissant les précédents prophètes, se démarque des Juifs et des Chrétiens qui ne voulurent pas voir en
Muhammad le dernier des prophètes. La
Condition humaine passe par le bûcher des vaniteux. La fin du roman d'
André Malraux ne pourra plus contenir cette pensée :
« Tous souffrent (...) et chacun souffre parce qu'il pense ». Nous ne souffrons plus dorénavant ! Nous purifions notre sang aux frontières.
« En vérité, Allah ne modifie point l'état d'un peuple, tant que les individus qui le composent ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes. » Le Saint Coran, Sourate 13 (Le tonnerre), Verset 11
SI TU VEUX LA PAIX, PREPARE TES MYTHES
L'aspect des mythes qui ostracisent aujourd'hui l'Occident, soit par ce fantasme européen d'une Asie comme
espoir eschatologique d'une renovatio universelle, soit par le rejet de l'Afrique est clairement un ethnocentrisme. Certains enfants de l'Action française, les nostalgiques du IIIe Reich voient en l'Inde le berceau de la
Synarchie, cette fumeuse théorie des Rois du Monde décryptée par
René Guénon. Fascination pour les castes, croisades contre l'individualisme, transcendance par la Nation ethnique. Autant de thèmes qui dépassent de loin les frontières de l'Inde mythique pour aller diviser la
Côte-d'Ivoire, le Guatemala, Le Libéria, la douce France ou le Soudan.
Les civilisations sont la résultante de siècles de guerres, de commerce et de transmigrations. Des bords de la Méditerranée jusqu'aux confins de l'Asie, à ces civilisations indo-européennes qui de Mithra à Mars ont fondé Rome et à cette civilisation nègre soudano-égyptienne,
Cheikh Anta Diop (1923-1986),
René Guénon (1886-1951),
Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939),
Bronislaw Kaspar Malinowski (1884-1942) ou
Georges Dumézil (1898-1986) leur ont consacré des vies entières.
Fernand Braudel (1902-1985) regroupait ces imbrications sous le patronyme de
Télé-histoires. L'Occident, comme toute civilisation, se nourrit de
« mondes en apparence défunts et qui cependant vivent toujours ». Et cette continuité historique et fondatrice a connu son ciment. L'impérialisme romain et la
Pax romana représentent sinon l'essence de l'Occident, son principal promoteur aux côtés du christianisme. Empereurs et rois firent des mythes et de la religion un véritable instrument pour asseoir leur soif d'irrédentisme.
Ferdinand II d'Aragon, roi d'Aragon en 1479 et qui participa à faire de
1492 l'Année cruciale, mit fin à la dynastie arabe de Grenade en Andalousie. Il fut à l'origine du décret d'Alhambra qui expulsa les Juifs d'Espagne. Ferdinand et son épouse Isabelle feignaient l'indignation religieuse pour pouvoir massacrer au nom du Christ. Car ainsi que nous l'a enseigné l'oncle
Machiavel, le Prince doit toujours penser à la guerre, surtout en temps de paix ! Aujourd'hui, ce serait plutôt :
Si tu veux la paix, prépare tes mythes.
PAS DE CIVILISATION AU CARBONE 14
Le schisme dont il est question au sein du christianisme ne situe pas entre le catholicisme et le protestantisme, mais entre l'esprit des Hellènes et celui de l'Eglise chrétienne apostolique et romaine, entre l'Occident et l'Afrique qui pour beaucoup ne serait née qu'au IIIe siècle après J.C avec l'Empire de Ghana. Ainsi, les mythes modernes ne fondent plus la culture et sont devenus des abjections au service de nos autarcies culturelles. Selon
Hans Blumenberg,
« l'oubli des "anciennes significations" est la technique même de la constitution des mythes ». Soit. Mais à oublier certains mythes, nous restons à la merci de ceux qui inventent nos passés, qui exposent leur colonialisme magnifié et leur fardeau blanc.
Voici l'exemple d'une légende devenue religion. Alors que le palais de Latran (offert au IVe siècle après J.C par l'Empereur Constantin à l'Evêque de Rome) devenait le centre de la chrétienté, les oeuvres de Platon furent interdites. Les Gnostiques devinrent des hérétiques. Leur Jésus était le « Roi des Juifs », cet opposant farouche au joug romain. Saül de Tarse (Saint-Paul) le transforma en fils de Dieu. Il puisa pour cela dans sa religion maternelle, le Judaïsme, ainsi que dans le culte perse de Mithra et les traditions païennes les grands thèmes qui devinrent depuis des dogmes immuables de l'Eglise chrétienne.
Au bout du compte, il nous importe peu que tout cela soit prouvé ou non. La Bible n'est pas un document d'Histoire, mais une fondation, Une histoire. On ne fonde pas une civilisation au carbone 14. L'égyptologue
Cheikh Anta Diop le savait mieux que personne. L'éminent scientifique sénégalais écrit ainsi dans
Nations Nègres et Culture :
« La culture nègre a été évincée du Bassin septentrional de la Méditerranée dans ses formes les plus étrangères aux conceptions eurasiatiques ; elle ne survivra, chez les jeunes peuples auxquels elle a ainsi permis d'accéder à la civilisation, que sous forme de substratum, si vivace néanmoins, qu'il nous permet aujourd'hui d'en déterminer l'étendue.» La culture ne peut rester figée dans un sarcophage, prise uniquement en tenaille par des dogmes immuables. L'Afro-centrisme est une étape à dépasser, l'euro-centrisme également.
Une vie un combat. L'immense historien burkinabé
Joseph Ki-Zerbo accompagne depuis des décennies une approche complémentaire à celle de Diop. Il a ainsi développé le concept de développement endogène. Contre le repli ethnique et identitaire, ce concept doit permettre peu ou prou à l'Afrique d'exporter ses cultures, ses identités et pas uniquement à l'ombre du Quai Branly ou creux de nos inconscients collectifs raciaux. Or nous savons que les mythes se nichent dans notre imaginaire.
Le
nettoyage intellectuel du catholicisme invoqué par la philosophe
Simone Weil et soutenu par
Gustave Thibon aurait pu participer à l'essor d'une Europe libérée de sa mauvaise conscience. L'échec est patent. L'idée de rappeler aux Européens, au détour de la Constitution à venir, le rôle du christianisme dans « l'héritage religieux et spirituel », met en évidence une incapacité à toucher la jeunesse, seule détentrice du renouvellement des mythologies. L'Europe a besoin de nouveaux mythes, d'autres idéaux.
LA PASSION DE ROUGEMONT
Denis de Rougemont écrivait dans
L'amour et l'occident (
1939) :
« Et c'est l'Éros, l'amour-passion, l'amour-païen, qui a répandu dans notre monde occidental le poison de l'ascèse idéal - tout ce qu'un Nietzsche injustement reproche au christianisme. C'est l'Éros, et non pas l'Agapé, qui a glorifié notre instinct de mort, et qui a voulu l'idéaliser. Mais Agapé se venge d'Éros en le sauvant. Car Agapé ne sait pas détruire et ne veut pas détruire ce qui détruit. » Une opposition digne du combat mythique instauré par
Plutarque et qui oppose les
mythes grecs Dionysos et Apollon.
La figure que représente
Denis de Rougemont, co-fondateur de la fameuse revue
Esprit en
1932, est emblématique.
« Situer au centre de l'homme le centre de la société » était son credo, et la construction d'une Europe fédéraliste, une
« Europe des régions » son combat et son devenir.
Jean-Louis Loubet Del Bayle nomma cette grande famille de
clercs à laquelle de Rougemont appartenait «
Les Non-conformistes des années 30 ». Cette révolte de la jeunesse bourgeoise française n'est emmenée à ses débuts que par des « minoritaires à l'intérieur d'une société vieillie ».
L'Ordre nouveau, le
personnalisme, autant de concepts qui ont pour ambition de redonner à l'individu son centre de gravité. Pour de Rougemont, « corps et âme sont un seul et même être ». L'écrivain suisse plaçait la foi chrétienne au centre de ce renouveau. Il y ajouta quelques influences (Bakounine ou Proudhon) qui lui confèrent rétrospectivement ce qualificatif de
non-conformiste.
L'époque se prête à de tels soubresauts et aux espoirs nés dans l'horreur des tranchées de 14-18. Les années 20 et 30 sont une période de transition et de destructions créatrices. Mais c'est véritablement au sortir de la Seconde Guerre Mondiale que Denis de Rougemont rejettera le mythe fondateur de
l'Etat-Nation. En
1968, dans Vers une fédération des régions, il écrira que si
« l'on veut unir l'Europe, il faut partir d'autre chose que de ses facteurs de division ». Socrate plutôt que
Machiavel. De Rougemont aurait pu trahir les valeurs exposées par
Julien Benda pour s'enliser dans les passions politiques. À l'orée de sa mort, il pencha néanmoins pour la naissance d'un mythe unitaire qui aujourd'hui peine à éclore : l'Europe. Un
développement endogène en somme...
LE PLAISIR INSTANTANE EN PORNORAMA
Platon utilisait le mythe comme une mise en scène allégorique censée transmettre de manière concrète ses rêves de probité; une initiation mythologique collective aux antipodes de L'
Iliade. Le fondateur de l'Académie condamnait l'aède Homère pour ses récits trop fantaisistes et si peu respectueux des divinités. Allons bon ! Voici un Zeus aux moeurs dissolues qui se sert de sa célébrité pour aller culbuter des petites mortelles (les joueurs du
PSG connaissent ça). Inacceptable pour Platon ! Rien d'étonnant lorsqu'on peut lire dans
Philèbe :
« Le plaisir est le mensonge personnifié. Et on a coutume de dire que, dans les grâces de l'amour - la plus éminente de toutes les voluptés - les dieux sont infiniment enclins à l'indulgence, les plaisirs étant considérés comme des enfants écervelés. »
Cette répression ancestrale de la notion de plaisir fera des émules quelques siècles plus tard chez les concepteurs du christianisme. La célèbre chute de l'essai de
Julien Benda trouve ici son pendant.
« Et l'histoire sourira de penser que Socrate et Jésus-Christ sont morts pour cette espèce » [une humanité soucieuse de son environnement mais au centre de gravité résolument placé au-delà des passions politiques et historiques]. L'Histoire sourit peut-être de penser que Socrate et le Christ sont morts pour ce même principe de tempérance face au plaisir comme au désir.
Maurice Barrès avait bien en tête cette parenté grecque, mais il la rejetait avec vigueur. Dans son
Voyage de Sparte, il écrit :
« Entre le Parthénon et nous, il y a dix-neuf siècles de christianisme. J'ai dans le sang un idéal différent et même ennemi. Bien que je reconnaisse l'interprétation hellénique de la vie comme très haute et d'immense portée, elle m'est étrangère et sans résonnance. »
Tout pour le plaisir ! Dans cette grande généalogie de la morale occidentale, « impies » et croyants s'enthousiasment aujourd1hui pour une mythologie du néant. On se dit « athée », on porte une croix, on lit Dan Brown, tout en fondant une famille en fonction des canons monothéistes. Preuve que l'ésotérisme primaire, cette pensée quasi instinctive, nourrit le christianisme. Voici les deux faces d'un même masque. Comme Janus, la divinité romaine, nous gardons un visage tourné vers le passé et l'autre vers le futur : ces deux éternités, ces néants. L'
Eros boit un verre avec l'
Agapé pendant que
Dionysos, devenu sobre au volant, ne reconnaît plus un
Apollon ivre à la lecture de la presse quotidienne. Une certaine publicité et ce que je nomme le «
Pornorama » (ou quand la pornographie ancestrale rencontre les médias planétaires et la violence de l'univers cathodique) font exulter les idéaux de plaisir immédiat et de bonheur financier. L'ensemble des outils de communication devient une fin et non plus un moyen, il sanctifie l'événement et la passion de l'instantané. Nos cinq sens disparaissent au profit d'un seul : la vue. Nous oublions le parfum d'une femme, sa nuque pour ne lorgner que sur son
beep... Étrange pyramide de
Maslow inversée, 8ème Merveille d'un monde où certains besoins physiologiques passent avant l'estime de soi. La génération MTV se réalise ainsi pleinement, logée dans les anfractuosités du Pornorama. Sur le net
« Naughty America » assène son credo :
« naughty is good, and that tasteful, sexual exploration can be fun and light-hearted ».
Virus Mythologiquement Transmissibles (VMT) : Nos passions éphémères transformées en guerres nationales et ethniques ; notre apathie et nos somnolences laissées au bon vouloir du cash flow.
A suivre...